Qui vit content de Rien possède toute chose

Publié le par Trèflerèle


 

Non seulement il vaut mieux parler de Rien, préférablement à tout ce qui se dit et s’écrit parmi nous la plupart du temps, mais j’ose encore soutenir que Rien est digne de toutes nos louanges par lui-même, et qu’on ne doit jamais oublier Rien, quand il s’agit de préconiser le mérite et la vertu. Si d’abord vous faites attention à l’ancienneté de Rien, quel être, si vous en exceptez l’Etre souverain, est plus ancien que Rien ? On peut même avancer, sans crainte d’impiété, que Rien est aussi ancien que l’Etre souverain lui-même ; car enfin qu’y avait-il avant que les Anges et le Monde fussent crées ? Rien. Qu’y a t-il eu de toute éternité avant Dieu ? Rien. Tout a commencé par Rien, et Rien n’a jamais eu de commencement. Si l’on considère l’excellence de Rien, elle est admirable, Rien aussi bien que la divinité, ne peut se définir que par lui-même. Qu’est-ce que Rien ? C’est Rien. Comme elle, Rien est immense, incommensurable, et s’étend au de-là de toutes choses. Rien est immuable et indivisible. On ne saurait l’augmenter ni le diminuer. Ajoutez Rien à Rien, cela fait toujours Rien. Otez Rien de Rien, il reste toujours Rien. Rien ne vient de personne, et tout ce que nous voyons dans la nature vient de Rien. Ce soleil si lumineux, ces astres si brillants, ces charmantes fontaines, ces prairies si riantes, ces plaines si agréablement diversifiées, ces lacs, ces mers, ces montagnes, ces mines si précieuses qu’elles cachent, tout cela a été fait de Rien.

Rien souvent nous paraît quelque chose, et souvent quelque chose nous paraît Rien. Rien se trouve partout et ne réside nulle part. Le monde a été fait autrefois de Rien et il retournera un jour à Rien.Toutes les choses de ce monde s’en vont, et se réduisent à Rien.

C’est pour Rien qu’on se dispute, qu’on plaide, qu’on se fait la guerre, qu’on se tue. Il est le commencement, le progrès et la conclusion de toutes nos vanités. Il est toujours constant, toujours uniforme, toujours lui-même ; il remplit l’esprit et le cœur sans les remplir, et les occupe sans les occuper, sa stérilité est féconde et sa fécondité stérile.

Le pouvoir de Rien est extraordinaire : un Rien nous fait pleurer, un Rien nous fait rire, un Rien nous afflige, un Rien nous console, un Rien nous embarrasse, un Rien nous fait plaisir, il ne faut qu’un Rien pour remonter un pauvre homme, il ne faut qu’un Rien pour le renverser.

Dominer sur une petite portion de terre est moins que Rien par rapport au vaste espace de l’univers ; de combien de désirs cette domination n’est-elle pas l’objet ?

 

 

Extrait de L’éloge de Rien qui  a été édité trois fois au cours de l’année 1730 à Paris et on ne s’étonnera pas que ce petit livret ait été dédicacé à personne et écrit par un anonyme. Rien est assurément fait pour personne comme personne semble être fait exprès pour Rien.

Editions ALLIA 16 rue Charlemagne 75004 Paris

Vous le trouverez dans les librairies qui aiment l'impertinence...

Publié dans réflexions

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Chris Montclar 15/05/2009 15:45

Et dire que dans ce "Rien" il y a "Tout" ! Mais là je parle de tout et de rien, car finalement "Tout" et "Rien" viennent de la même Source.

Emma 10/05/2009 21:15

Ce texte sur Rien me fait parfois penser à la logique implaccable d'un Raymond Devos.
Rien peut être le début ou la fin d'un Tout.
"Un voyage d'un millier de lieues commence toujours par un seul pas" disait Lao Tseu.